Le régime du Père Noël

Un embryon d’histoire trainait depuis très très longtemps dans mes papiers (la feuille de brouillon derrière laquelle il était écrit indique 1998). J’ai eu envie de ces derniers jours de le transformer en petite histoire que voici.

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En ce 10 décembre le temps est couvert au-dessus du pôle nord. Pourtant, dans les airs, le trafic est important. Des quatre coins du pays arrivent des traineaux tirés par des rennes de toutes sortes. Et dans chacun de ces véhicules volants est assis un des multiples Pères Noëls qui a pour mission d’apporter des cadeaux à travers le monde aux petits et aux grands. À cause de cette visibilité réduite, quelques accrochages ont lieu. Heureusement que le carrossier attitré des Pères-Noëls exerce à deux pas de là. Il aura vite fait de réparer ces quelques dégâts.

Cette journée est un moment spécial pour tous les Pères-Noëls. C’est le jour de la visite médicale. Chacun d’entre eux doit rencontrer le médecin pour vérifier s’il est apte à exercer durant la nuit du 24 au 25 décembre.

Le Père Noël 235 – chaque Père Noël possède un numéro unique qui est également gravé sur son traineau et sa hotte – attend patiemment son tour. Il est très confiant, car il est en pleine forme. Il s’est entrainé toute l’année pour être physiquement prêt en ce mois de décembre.

Le médecin l’appelle. Il commence à l’examiner, vérifie ses réflexes, sa vue, son audition. Tout semble bon mais le docteur ne parle pas. Le Père Noël 235 commence à se poser des questions face à un tel silence. Il applique son stéthoscope au niveau du cœur et des poumons. Toujours aucun mot. L’inquiétude s’installe chez le Père Noël 235.

L’auscultation se termine par la pesée : 86 kilogrammes.

Le praticien s’installe derrière son bureau et il ouvre enfin la bouche.

« Vous êtes en parfaite santé Père Noël 235. »

Celui-ci pousse un soupir de soulagement à l’écoute de ce diagnostic. Le voici rassuré.

« — Mais, reprend le médecin, le pèse-personne m’a confirmé ce que je craignais en voyant votre silhouette dès votre arrivée.

— Quoi donc ?

— Vous ne pesez que 86 kg.

— Et alors ?

— Alors le règlement est extrêmement clair à ce sujet. Un Père Noël doit absolument peser au minimum 100 kg pour exercer sa mission.

— Je l’ignorais totalement. Personne ne nous a jamais parlé de ce critère.

— Comme vous avez pu le voir autour de vous dans la salle d’attente, tous les Pères Noëls font largement les 100 kg. Il n’y a donc jamais besoin d’évoquer cette condition. Elle coule de source.

— Mais c’est terrible, comment vais-je faire ?

— Le règlement exige que vous fassiez 100 kg le jour de la distribution des cadeaux. Vous avez donc encore la possibilité de prendre du poids. Tout n’est pas perdu. Je vous revois le 24 décembre au matin. Si jamais vous n’avez pas suffisamment grossi, vous devrez confier votre tournée à un de vos confrères, même si ceux-ci ont déjà beaucoup à faire. »

Le Père Noël 235 sort dépité de son rendez-vous médical. Dépité mais aussi un peu en colère. Quelle règlementation idiote ! Lui qui a fait tant d’efforts pour retrouver un corps un peu plus athlétique pour distribuer plus facilement les cadeaux ; il va maintenant devoir faire l’inverse. Tous ces sacrifices pour rien !

Sur le trajet pour rentrer chez lui, il calcule rapidement. Il devra, en moyenne, prendre un kilogramme par jour pour espérer faire sa tournée.

Arrivé chez lui il raconte son terrible problème à sa femme, la Mère Noël 235. Celle-ci est d’un naturel optimiste. Elle ne se laisse pas abattre par une telle nouvelle.

« — Très bien, je vais prendre en main cette situation.

— Que comptes-tu faire ?

— Moi, pas grand-chose. Mais toi, à partir d’aujourd’hui tu vas suivre un régime.

— Un régime ? Je crois que tu n’as pas bien compris. Je dois prendre du poids, pas en perdre.

— Au contraire, j’ai parfaitement intégré le problème. Tu vas suivre un régime grossissant !

— C’est-à-dire ?

— À partir de cet instant tu vas manger les ingrédients les plus sucrés possible. D’ailleurs commençons dès maintenant pour le goûter. »

La Mère Noël 235 sort de ses placards des gâteaux, des brioches, des confitures, des pâtes à tartiner et des bonbons. Son mari se gave le plus possible jusqu’à ne plus pouvoir rien absorber. Mais comme son corps n’a pas l’habitude d’un tel déferlement de sucre, son estomac est vite douloureux. Il ne se sent vraiment pas bien. À tel point qu’il est obligé de vomir tout ce qu’il vient d’ingurgiter.

Ce n’est pas avec ce repas qu’il aura pris du poids. Et en plus, il ne se sent pas en forme.

Dans la semaine qui suit, la Mère Noël 235 gère mieux l’augmentation progressive de produits sucrés dans l’alimentation de son mari. Il ne boit plus une goutte d’eau. Elle a été remplacée par des sodas et des jus de fruits. Chacun de ses repas se termine par une ou plusieurs pâtisseries. Et à longueur de journée, il mange des bonbons grâce aux deux paquets présents en permanence dans chacune des deux poches de sa veste.

Le 17 décembre, il est temps de faire un premier point d’étape. Revoici le Père Noël 235 en caleçon, fébrile face à son pèse-personne. Son régime est-il efficace ? Il pose un pied puis l’autre. Les chiffres se stabilisent Verdict : 92 kg. Il se rhabille perplexe. D’un côté, il a tout de même réussi à prendre six kilogrammes en sept jours. Mais d’un autre côté, il n’a même pas parcouru la moitié du chemin. S’il continue sur le même rythme, il pourra dire adieu à sa tournée de cadeaux.

Sa femme lui propose alors de passer à une phase plus extrême de son régime grossissant. À partir de maintenant, suppression de tous les légumes verts. Elle les remplace par des féculents à volonté. Bien évidemment ceux-ci doivent être accompagnés de sauce et d’une grande quantité de matière grasse : huile ou beurre voire les deux en même temps.

Pour mettre toutes les chances de leur côté, elle recommande à son mari de manger de grandes quantités de fromage. Tout ceci en conservant la même quantité de produits sucrés qu’à la fin de la première semaine. Heureusement qu’il a préparé toutes les commandes de cadeaux les semaines précédentes, car il passe ses journées à manger. Il finit à peine un repas qu’il en commence un autre.

Vendredi 24 au matin, c’est le jour du verdict final pour le Père Noël 235. Va-t-il être apte à faire sa tournée ? Fébrilement, il se rend chez le médecin. Aura-t-il réussi son pari de prendre les quatorze kilogrammes manquants en quatorze jours ? Il gravit les marches de l’escalier pour rejoindre le cabinet médical. Il se sent essoufflé. Le docteur l’attend, le salue, lui demande de se déshabiller et de monter sur la balance.

Le Père Noël 235 s’exécute. Il pose un pied, anxieux. Il positionne le deuxième. Mais il n’a pas le temps de voir le résultat qu’il fait un malaise. Son cœur, entouré en trop peu de jours de trop de gras et de trop de sucre vient de s’arrêter.

Le médecin lui pratique immédiatement un massage cardiaque qui permet de faire refonctionner son cœur. Mais le Père Noël 235 est dans le coma. Impossible de le réveiller. Les pompiers arrivent et l’emmènent à l’hôpital le plus proche.

Le 27 décembre, dans une chambre d’hôpital, le Père Noël 235 rouvre les yeux pour la première fois depuis trois jours. Sa femme est à côté de lui. Il se sent perdu.

« — Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que je fais ici ?

— Ton cœur n’a pas supporté le régime grossissant. Tu as fait un malaise et tu es resté dans le coma jusqu’à aujourd’hui.

— Et ma tournée de distribution de cadeaux ?

— Ne t’inquiète pas, tous les enfants de ton secteur ont bien reçu leurs jouets.

— Comment avez-vous fait ?

— Suite à ton accident le médecin a demandé la convocation de l’assemblée des sages en urgence. L’ensemble des Pères Noëls à la retraite qui la compose s’est donc réuni dans l’heure qui a suivi. Le docteur leur a expliqué la bêtise et le danger de ce règlement. Il a ajouté que ces règles n’avaient aucun sens, que ce n’était pas elles qui faisaient un bon ou un mauvais Père Noël. Il a conclu ainsi : « Les lois devraient être conçues pour améliorer la vie des personnes, pas pour les mettre en danger ». Son plaidoyer a convaincu l’assemblé qui a décidé d’abolir ce règlement. Maintenant plus besoin de peser plus de cent kilogrammes pour être un bon Père Noël. Plus besoin d’être un homme non plus. Les Mères Noëls, nous pouvons désormais effectuer cette tournée annuelle. Comme je connais parfaitement tes rennes et ton traineau et que je t’ai aidé à préparer ton plan de vol, j’ai facilement convaincu les sages que j’étais la personne la plus apte à te remplacer au pied levé. »

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