Vive l’écrabouillage !

Voici une petite histoire inventée suite à différentes péripéties culinaires inexpliquées…


Alors ça vraiment c’est insupportable ! Mais réellement insoutenable ! Il est vrai que nous avons l’habitude, nous autres tubercules, d’être malmenés. Nous sommes arrachés de terre, lavés, épluchés, cuits, écrasés, découpés, gratinés, plongées dans l’huile bouillante…
Nous acceptons toutes ces épreuves alors que nous sommes des êtres sensibles qui n’aimons par exemple pas trop la lumière. Pour tout vous dire, parmi toutes ces « tortures », nous en apprécions certaines. Se retrouver entouré d’un fromage bien fondant est loin d’être désagréable. Et celle que nous préférons par dessus tout c’est de passer dans un autocuiseur, nous avons alors l’impression de nous retrouver dans un sauna entre copines.

Mais la plupart d’entre nous n’ont pas cette chance et finissent dans une étuve géante pour être déshydratées. Et je ne connais pas une seule de notre espèce que ce soit une Binje, une Charlotte, une Samba ou encore une Roseval, qui ne haïsse pas ce processus.
Toute goutte de liquide disparaît alors de notre corps, nos vitamines et notre âme avec. Nous n’avons plus aucune personnalité. Nous ne ressemblons plus à rien. À tel point que la semaine dernière, sous cette forme là, M. Clor nous a confondu avec les flocons pour les poissons. Les poissons n’ont pas été ravis, eux qui s’attendaient à retrouver leur goût d’algue habituel.

Puisque nous parlons de la famille Clor, je vais vous expliquer notre plan d’actions que nous sommes justement en train de tester sur la famille Clor.
Cette mission se nomme « La purée en flocon, c’est non ! »
Nous, les pommes de terre, avons élaboré une stratégie sur notre famille de cobayes pour essayer de les dégoûter de la purée toute faite et les inciter à nous respecter en fabriquant eux-mêmes leur purée.

Lundi 17 mars, 20h15 : notre première action. Après sa journée de travail, M. Clor, comme souvent, ne sait pas quoi préparer à manger. Comme chaque jour, ou presque, il se retrouve pris au dépourvu car contrairement à d’autres familles, il est incapable de planifier à l’avance les repas de la semaine. « Le plaisir d’être surpris !
» qu’il raconte. Résultat, une fois encore, il n’a strictement aucune idée de ce qu’il va pouvoir mettre dans l’assiette de ses enfants et de sa femme.

Il ouvre le placard et son regard se porte en désespoir de cause sur le sachet de flocons. « Facile et inratable en plus ! » C’était son compter sur notre premier plan. M. Clor suit scrupuleusement le mode d’emploi inscrit sur l’emballage en carton. Au moment où il tourne le dos pour mettre le carton dans la poubelle jaune, nous entrons en action, et rajoutons une grosse dose de lait. Il met le récipient au micro-onde. Bip Bip, quelques minutes plus tard, celui-ci l’avertit que sa purée est prête. Il appelle sa famille pour passer à table et annonce fièrement le repas. Il change de tête en soulevant le couvercle. Il n’avait pas une purée mais une sorte de soupe un peu épaisse. Vraiment pas le résultat escompté.

Mercredi 30 avril, deuxième acte de notre plan machiavélique visant à dégoûter la famille Clor de la purée en flocons. M. Clor cherche de nouveau dans les placards et souhaite retenter l’expérience de la purée en flocons. Courageux, mais pas téméraire, refroidi par sa précédente expérience, il délègue cette grande préparation culinaire à Mme Clor. Elle suit attentivement les instructions afin de ne pas reproduire le fiasco précédent de son mari. Nous attendons, cachés derrière le grille-pain, le bon moment pour intervenir.

Alors qu’elle ouvre la porte du frigo pour récupérer le bouteille de lait entamée de la veille, nous surgissons, telles les tartines grillées dudit grille-pain, saisissons le paquet de sel et renversons une bonne quantité dans la préparation. Ni vu ni connu, nous repartons, sans que Mme Clor ne se doute de rien. Comme vous pouvez l’imaginer, cette purée est immangeable. Dans l’histoire, seul M. Clor est presque heureux de ne pas être le seul à avoir raté un repas réputé simplissime.

Samedi 14 juin, notre troisième coup d’éclat. Depuis plusieurs semaines, les enfants de la famille Clor veulent de la purée. Mais les ratés précédents n’encouragent ni Madame, ni Monsieur Clor à retenter l’aventure. Ils contournent le problème en leur proposant un jour des pâtes, un autre une pizza… Chaque fois la demande se fait de plus en plus pressante, chaque fois, ils trouvent une parade, un repas de substitution. Mais là, leur progéniture est inflexible. Ils désirent de la purée et rien d’autre. Sachant que les parents finiraient par céder, dès les premières alertes nous avons mis sur pied une stratégie. Un jour que la maison était déserte, nous en avons profité pour coller une étiquette en tchétchène à la place du mode d’emploi habituel. Aujourd’hui, les parents cèdent et récupèrent le paquet dans le placard. L’étiquette en langue étrangère n’étonne personne, eux qui sont habitués aux magasins de déstockage alimentaire dont les produits peuvent être dans n’importe quelle langue. Force est de constater que la compréhension n’est pas une mince affaire et la traduction automatique de leur smartphone ne leur apporte pas une aide très pertinente. Ils se résignent à essayer de préparer la purée en flocon en utilisant les quelques chiffres présents sur l’emballage. Vous vous doutez bien que cette tentative se finit de nouveau en échec.

Jeudi 10 juillet. Plus aucune purée en flocon n’a été consommée dans la maison de la famille Clor depuis leur dernière tentative. Notre plan est une véritable réussite. Nous sommes donc aujourd’hui à la Ligue pour le Respect de la Pomme de terre. Nous venons exposer notre plan couronné de succès aux représentants de différentes contrés. Le récit de nos péripéties est salué pour nos congénères qui applaudissent à tout rompre notre présentation. Nous avons du mal à quitter la scène tant les questions affluent de toute part à la fois pour connaitre des détails de la mission « La purée en flocon, c’est non » mais également, me semble-t-il, pour essayer de découvrir un peu plus qui se cache derrière les premières pommes de terre qui ont réussi à dégoûter une famille de la purée en flocons.

Lundi 17 août, il fallait bien que cela arrive… Même si nous avons découragé Madame et Monsieur Clor, nous n’avons pour autant pas freiné les ardeurs de leurs enfants. Régulièrement, ceux-ci leur réclament toujours de la purée. Mais Madame et Monsieur Clor ne veulent absolument plus entendre parler de cette soit disant recette inratable qu’ils ratent tout le temps. Monsieur Clor se met alors en tête de faire lui même une vraie purée maison. Après avoir visionné 6 tutoriels vidéos sur Peertube, visité les différents sites internet possibles te imaginables, il se lance.

Il vient nous chercher, nous épluche, nous lave, nous met dans l’autocuiseur. Notre séance sauna commence alors. Petit moment de bonheur. Après quelques minutes de sifflement, M. Clor nous sort encore fumantes, vient nous écrabouiller à l’aide de son presse-purée. Il nous agrémente de crème fraiche, d’un peu de poivre et de sel. Et nous voici dans les assiettes de toute la famille, sous forme de purée, une vraie.
Nous allons bientôt finir notre vie avalés par les bouches affamées des enfants.

Mission accomplie !


Si quelqu’un a envie d’illustrer ce texte, ce serait avec plaisir (seule contrainte, que les illustrations soient sous licence libre, comme ce texte, placé sous cc-by-sa et artlibre).

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