Journal de déconfinement d’un directeur d’école

Cet article fait suite à celui-ci : Journal de confinement d’un directeur d’école.

Lundi 20 avril

Le retour de vacances s’effectue finalement en douceur. J’avais distribué dans les boites aux lettres des élèves le travail jusqu’au 11 mai, date de réouverture des écoles annoncée par le gouvernement. Les dossiers de passage en 6e sont bouclés.

Le matin, je reprends le service d’accueil des enfants de soignants. Agréable surprise de voir notre inspectrice présente.

Jeudi 23 avril

Le matin, service d’accueil des enfants de soignants.

Je commence à faire la tournée téléphonique des enseignants pour prendre de leurs nouvelles.

Vendredi 24 avril

Suite de la tournée téléphonique des collègues de l’école. Les questions sont grandes sur les modalités de ré-ouverture de l’école.

Je donne les informations à une collègue pour les coordonnées du médecin de prévention de l’éducation nationale afin qu’elle puisse voir avec lui comment ces problèmes de santé peuvent être compatibles ou pas avec l’épidémie de Covid-19.

Lundi 27 avril

Le matin, service d’accueil des enfants de soignants.

Lancement d’un premier sondage indicatif auprès des familles pour avoir un ordre d’idée de qui reviendrait si l’école devait ré-ouvrir. Il faut bien doser le mot pour les parents pour faire passer le bon message : « l’école pourrait ouvrir le 11 mai si toutes les conditions sont réunies (mais nous ne savons pas quelles seront les conditions) ».

Mardi 28 avril

J’ouvre un pad pour que les enseignants et atsems de l’école puissent centraliser les différentes questions qu’ils se posent en vue d’une ré-ouverture des écoles annoncée pour le 11 mai. J’y vois en plus deux autres objectifs : comprendre les inquiétudes des collègues et leur permettre de les évacuer, les coucher sur écran.

Des dizaines et des dizaines de questions fusent…

Je partage dans la soirée ce pad aux directrices de la commune pour qu’elles puissent compléter à leur tour.

Mercredi 29 avril

Parution d’une version de travail du protocole sanitaire. Je feuillette rapidement mais m’oblige à ne pas l’analyser plus que cela pour ne pas faire le travail deux fois quand la version définitive sera sortie.

Imbroglio sur l’école pour l’année prochaine : une fermeture est prononcée et normalement la dernière collègue arrivée aurait du recevoir un courrier de l’inspection académique lui indiquant son obligation à participer au mouvement pour obtenir un nouveau poste et connaître les conditions de priorité. Mais elle n’a rien eu. J’envoie un mail à la secrétaire de l’inspection pour lui exposer la situation et indique à ma collègue de contacter également de son côté un syndicat.

Dans la soirée, je synthétise les questionnements présents sur le pad et les envoie à notre inspectrice.

Jeudi 30 avril

Le matin, service d’accueil des enfants de soignants. En parallèle, j’ai la secrétaire de la circonscription au téléphone pour cette histoire de fermeture de classe. Elle m’indique que l’inspection académique considère toujours la collègue comme stagiaire alors qu’elle est en fait titulaire depuis cette année. D’où l’absence de courrier pour lui annoncer la fermeture de l’école.  Appel à la collègue pour lui dire de renvoyer son arrêté de titularisation pour que la situation se débloque.

Je profite de parler de la secrétaire pour dire combien son rôle est précieux dans le fonctionnement du système éducatif. Personnage méconnu du grand public, elle est un rouage essentiel. La nôtre est parfaite : efficace, professionnelle, pertinente…

Visioconférence pour les directeurs de deux communes limitrophes avec l’IEN l’après-midi. Il s’en dégage une impression de frustration à tous les niveaux car on est tous en attente de la version définitive de ce protocole sanitaire qui nous permettra de savoir si et comment on peut reprendre.

On rédige le compte-rendu de réunion de manière collaborative sur un pad entre les 4 directrices (oui, elles sont majoritaires, gardons le féminin) de la commune. C’est un des points vraiment agréable du confinement : avec les 3 autres directrices de la commune, nous avons eu de nombreux temps d’échanges et de collaboration.

Vendredi 1er mai

Traditionnellement, on offre du muguet en France. Je ne peux m’empêcher de remixer des illustrations sous licence libre pour créer le muguet 2020.

Le corona-muguet

Je profite aussi de ce jour férié pour publier une petite histoire de pomme de terre dont le titre ne me satisfait pas  pour le moment, mais bon, faute de mieux.

Je vois bien des illustrations sous forme de roman-photo. Je suis obligé de repousser pour le moment.

Samedi 2 mai

Je ne suis pas fan de statistiques et j’ai même tendance à ne pas m’en occuper. Toutefois, impossible d’y échapper quand on publie un article sur le WordPress de l’école, le nombre d’articles publiés apparaît forcément.

Je trouve le nombre très élevé. Je regarde un peu plus en détail : plus de 200 articles publiés pour le mois de mars et autant sur le mois d’avril. On ne peut pas dire que les collègues n’aient pas pris la continuité pédagogique au sérieux !

Le nombre d’articles publiés au mois d’Avril sur le site de l’école.

Dimanche 3 mai

La version définitive du protocole sanitaire tombe enfin. Les écoles ouvrent normalement le 11 mai. Si on enlève le week-end et le jour férié, cela laisse 4 jours pour tout préparer. C’est vraiment se moquer du monde !

Je fais une première lecture numérique, l’imprime, réalise un 2e lecture papier, annote, tape le tout sur un pad et partage mes notes à mes collègues de l’école (enseignants et atsems). Je leur propose de compléter de leur côté.

Le protocole nationale de réouverture des écoles

Lundi 4 mai

Matin : permanence d’accueil des enfants de soignants.

Après-midi : réunion avec les différents services municipaux (services techniques, service enfance, temps périscolaires, atsems). Je leur prépare une copie du protocole sanitaire et de l’analyse faite la veille et complétée par les collègues. Nous voyons ensemble les éléments essentiels à prendre en compte, relevons les contraintes. Chacun essaie de trouver des solutions.

Par hasard, je découvre qu’avec une gomme, l’écran tactile de la photocopieuse fonctionne sans problème. Ce sera notre outil anti contamination. Je prépare une gomme pour chaque adulte de l’école.

Alignement de gommes au-dessus du photocopieur

Parmi les mails, un du principal du collège qui souhaite nous refiler la gestion (distribution et récupération des dossiers 6e). Refus unanime des écoles de la commune.

Rédaction d’une lettre de recommandation pour une des jeunes en service sur notre école qui fait un super boulot et qui souhaite intégrer une formation d’auxiliaire puéricultrice l’année prochaine.

Mardi 5 mai

Depuis la parution de ce protocole, je ressens un vrai mal-être. Outre la charge de travail pour le mettre en œuvre en si peu de temps, je ne vois vraiment  pas comment nous pourrons réussir à faire maintenir cette distance d’un mètre entre les élèves, notamment en cour de récréation et chez les plus petits. Je me questionne vraiment sur la mise en place pour nos élèves de maternelle. Leur classe, sans les espaces de jeux et d’échanges collectifs ne ressemblera plus à grand chose. Ne va-t-on pas tomber dans la maltraitance envers les petits à leur imposer des conditions d’accueil telles qu’elles sont imposées dans le protocole sanitaire. A-t-on le droit de leur imposer cela ?

Je fais une remontée de notre analyse et des problèmes principaux relevant de la mairie à l’élue aux affaires scolaires. Elle m’appelle ensuite pour qu’on fasse le point ensemble.

Le soir, visioconférence avec le maire, l’adjointe aux affaires scolaires et les directrices de la commune. Après lecture de nos retours et le constat de la part des services municipaux de réaliser les travaux et aménagements en si peu de temps, le maire décide de repousser l’ouverture des écoles au 25 mai si la réunion du lendemain avec les représentants de parents confirme cette proposition. Par contre, il annonce qu’il ouvrira quoi qu’il se passe le 25 mai.

Mercredi 6 mai

Le principal nous relance et insiste pour qu’on récupère ses dossiers. Je lui prépare une réponse sèche mais demande avis à mes collègues directrices avant de l’envoyer. Elles me confirment que c’est sec. Je temporise.

Journée étrange où les directeurs savent qu’il y a de fortes chances que la rentrée soit décalée mais les partenaires ne sont pas informés. Je décide de ne pas me rendre à la visioconférence proposée par l’inspectrice par peur de gaffer et mettre les personnes en porte à faux. 

J’apprendrais plus tard que la mairie avait entre temps prévenu l’inspectrice de cette possibilité de report. J’aurais apprécié en être informé… Mais bon, tout le monde doit tellement courir partout. Ce n’est pas bien grave.

Suite à la réunion des élus avec les représentants de parents, le report de l’ouverture de l’école se confirme même si l’annonce n’est pas encore faite officiellement.

Jeudi 7 mai

Matin : permanence d’accueil des enfants de soignants.

Midi : toujours aucune communication officielle du report de la part de la mairie. J’ouvre ma boite aux lettres. Elle contient le journal communal qui annonce l’ouverture des écoles pour le 11 mai (avec un petit astérisque indiquant la possibilité d’un report). Timing malheureux, le temps de faire le journal, l’imprimer, le distribuer, les choses ont changées. J’appelle tout de suite le directeur du service enfance en mairie pour lui indiquer ce problème et lui demander si le courrier du maire peut être publié et nous être transmis rapidement. En début d’après-midi c’est fait, on transmet aux familles. Ouf, elles sont informées du report avant lundi, date de l’ouverture prévue initialement…

Je file chercher les masques jetables à l’inspection. J’en profite pour prendre ceux des collègues des autres écoles et passe leur distribuer.

Suite au signalement par une des collègues directrice, notre inspectrice intervient pour réguler les demandes des dossiers du collège.

L’inspection académique annonce que les mairies qui ne ré-ouvriront pas les écoles à partir du 11 mai devront se débrouiller sans les enseignants qui ne seront plus mobilisables. La mairie prend cette décision pour une sanction.

Le gouvernement publie la carte des départements en vert ou en rouge. Mais bon, finalement on s’en moque, cela n’a aucune influence sur l’ouverture ou pas des écoles !

Samedi 09 et dimanche 10 mai

Samedi, je jette un œil sur les fiches proposées par le ministère pour évaluer les élèves qui reviennent à l’école. On peut même y trouver des erreurs d’orthographe et je ne compte pas les problèmes de typographie. La partie mathématiques n’est en réalité qu’une copie des évaluations nationales de 2011.

Une partie du week-end est utilisée à envoyer des attestations de fermeture de l’école pour les employeurs des parents. Une autre partie sert à faire le suivi des inscriptions des nouveaux élèves. Finalement, pas mal d’enfants qui ne s’étaient jusqu’ici pas manifestés apparaissent. Si cela continue ainsi la fermeture révisable pourrait être revue.

D’un point de vue personnel, nous avons pris la décision d’exposer le moins possible nos enfants. #11ans ne sera pas envoyé au collège et continuera à télétravailler. Pour #4ans nous n’aurons pas le choix et devrons la remettre à l’école…

Dimanche 10 mai

Il n’y a pas à chercher, tous les enseignants, atsems, avs, services civiques… ne rentreront pas dans ma classe si on veut conserver les 4m2 par personne pour la journée de pré-rentrée de demain. Je ne vois que la salle de motricité pour mettre tout le monde. Je file à l’école installer tout cela. Le cœur n’y est pas. Un conseil de cycles qui est normalement un moment d’échanges entre adultes dans une telle configuration de salle, une telle distance… Et surtout je ne peux m’empêcher de penser que c’est ce qu’on va faire subir à nos élèves….

Je prépare une version du protocole pour chacun, des masques ; place le tout sur les bancs à l’entrée de l’école. Je n’arrive pas à m’y faire, mais on va dire que j’ai fait ce qu’il fallait pour que la réunion de demain se déroule dans de bonnes conditions sanitaires.

La salle de motricité transformée en salle de réunion

Lundi 11 mai

Réunion de pré-rentrée. Je confirme, cela fait bizarre de se retrouver ainsi disposés. On travaille principalement sur le protocole de ré-ouverture de l’école en s’appuyant sur les modèles proposés par notre inspection et par la directrice de l’école voisine. Merci à eux, cela nous simplifie bien la tâche. Temps de questions / réponses. Travail en groupe distanciés sur la lettre aux familles et aux enfants qui reviendront.

Présentation collective du questionnaire d’inscription pour le retour des enfants que nous allons envoyer aux familles (sous Framaforms bien sûr).

En parallèle les services techniques de la commune sont présents pour aménager les classes en respectant les 4m2 d’espace par élève. Les collègues font une proposition astucieuse évitant que les tables n’avancent de trop et évitant trop de manutention.

Une table pour s’asseoir et une autre pour éviter d’avancer de trop

Dans la journée, aidés par les animateurs et les atsems, les services techniques auront aménagé 9 des 12 classes. Je m’y attendais mais le choc est vraiment grand dans les classes de maternelle.

L’après-midi , on se projette légèrement sur l’année prochaine en faisant un point sur les effectifs prévisionnels. Je demande  aux collègues de plancher sur des répartitions possibles tout en sachant très bien que cela risque encore de bouger énormément d’ici fin juin.

Je rentre, regarde les nombreux mails arrivés. Parmi ceux-ci, je vois que l’inspection académique vient de se faire « blanqueriser » par le préfet (blanquerisation : action qui consiste à annoncer quelque chose et à être contredit au plus tard dans les 24h). Les enseignants devront reprendre en charge sur la base du volontariat l’accueil des enfants des personnels prioritaires (qui s’allonge de jour en jour). À peine le temps de découvrir l’information, mon téléphone sonne. Mon inspectrice qui me demande si cela ne me dérange pas de centraliser et organiser cet accueil. Aucun problème en soit, je le fais depuis le début. 

Mardi 12 mai

Passage à l’école avec #4ans pour finaliser les dernières photocopies pour le travail des élèves.Les services techniques avancent bien sur les aménagements. Ils ont mis en place toutes les classes et viennent de condamner la structure de jeux en l’enveloppant de film plastique. En voyant la structure de jeux ainsi #4ans s’effondre en larmes. J’aurai du la préparer avant. Cela me confirme qu’il va vraiment falloir qu’on diffuse aux familles des images avant afin qu’elles puissent déjà en parler avec leurs enfants.

La structure de jeux condamnée

Le protocole de ré-ouverture de notre école est envoyé à l’inspectrice. Elle nous le renvoie validé même pas deux heures après.

On peut donc le diffuser aux parents en préambule du questionnaire d’inscription pour le retour à l’école.

De nombreuses écoles ont fait leur rentrée aujourd’hui. Et une photo fait le buzz sur les réseaux sociaux : celle d’enfants de maternelle restreints chacun dans un carré. Elle est violente. Elle me remue.

Photo de Lionel Top

Je ne jette pas la pierre aux collègues de cette école qui ont trouvé une solution pour mettre en place le protocole. Même si le photographe expliquera que ces enfants ne semblaient pas malheureux, je me dis que leur capacité de résilience est importante. Il va falloir avoir vraiment cela en tête pour notre aménagement : les petits ne se plaindront pas forcément, ils accepteront sûrement ces contraintes qu’on leur posera. Mais pour autant, est-ce sans conséquence sur leur relation avec l’école et sur leur bien-être de manière générale ?

22h : je file en tournée distribuer dans les différentes boites aux lettres les enveloppes avec les travaux des élèves. Certains préfèrent faire venir les parents à l’école. Perso, en même pas une heure, j’ai tout mis dans les boites aux lettres, je gagne du temps. Ou disons que j’en perds moins.

Mercredi 13 mai

Rendez-vous avec les services techniques pour les tracés guidant les élèves jusqu’à leurs classes et le découpage de la cour de récréation en zones afin que les groupes d’élève ne se mélangent pas. J’arrive avec un plan et on regarde ensemble à quoi cela correspond sur place.

On organise également deux zones de croisement dans les halls de l’école. Vu la faible largeur de couloirs, on n’a pas mis en place de sens de circulation : il est impossible de se croiser en gardant une distance d’un mètre, sauf dans ces deux halls. La règle sera donc, avant de faire sortir sa classe, de vérifier qu’il n’y a personne dans les couloirs et au besoin de se croiser uniquement dans ces zones définies.

Une des zones de croisement

Dans la journée les services techniques ont fini les aménagements.

Dans l’après-midi, je file chercher différents bombes de peinture pour égayer un peu la cour de récréation et aider les enfants à conserver une distance entre eux.

Envoi du planning définitif de l’accueil des enfants des personnels prioritaires. Il manquait une personne sur un créneau, un membre de l’équipe de circonscription le prend en charge.

Le soir, je découvre une proposition de loi concernant les directeurs d’école. Pour moi, il présente des avancées intéressantes comme par exemple la création d’un emploi fonctionnel non hiérarchique, la dispense d’APC pour tous les directeurs, l’augmentation des décharges, ne plus organiser d’élection de représentants de parents quand il n’y a qu’une seule liste…

Mais a priori ce texte semble soulever de nombreux problèmes législatif.

Extraits des problèmes que présenterait cette proposition de loi

On verra bien ce que cela donne mais j’aimerai bien voir un jour la situation des directeurs évoluer réellement. En tout cas, je me demande combien de temps vont mettre certains syndicats totalement opposés à l’évolution du métier de directeur à réagir.

Jeudi 14 mai

Matinée à l’école. Premier objectif : ranger un peu le bureau de direction qui était rempli de la quinzaine d’ordinateurs récupérés juste avant le confinement et que j’ai mis à jour dans les premières semaines du confinement.

Rangement également du matériel collectif présent en classe et qui ne servira plus.

Une des représentantes de parents d’élèves a accepté ma proposition de faire un tour de l’école afin de voir comment le protocole a été mis en œuvre exactement sur l’école. C’est important pour moi d’avoir un regard extérieur. Elle m’assure que ce qu’on a mis en place est cohérent.

Dans la fin de la matinée, avec deux collègues, nous faisons des pochoirs dans la cour de récréation. C’est là qu’on voit qu’il y a tout de même une vraie technique pour utiliser les bombes de peinture. Ce n’est pas parfait mais cela aura le double mérite d’égayer le sol et de matérialiser les distances à conserver.

J’aurais voulu être un artiste…

Cela fait deux jours que j’ai distribué les enveloppes avec le travail dans les boites aux lettres et envoyé un mail aux familles pour les en informer. Je n’ai eu qu’un seul retour sur les 22 familles. Un peu frustrant…

À 22h, je fais un point aux collègues sur les premiers retours du questionnaire : nous en sommes à 150 réponses soit un peu plus de la moitié.

Vendredi 15 mai

Le matin, je sollicite les familles qui n’ont pas encore répondu au sondage par SMS avec le portable de l’école.

Je reçois sur la boite mail plusieurs courriels de parents qui demandent si je peux faire une attestation pour leur employeur s’ils ne veulent pas remettre leurs enfants à l’école. Je comprends leurs craintes, mais c’est impossible. À partir du moment où l’école peut accueillir leur enfant, je ne peux pas leur fournir d’attestation. Le système est bancal. En effet, nous risquons sur l’école d’être au maximum de ce que le protocole nous permet d’accueillir dans les classes. Les familles qui ne souhaitaient pas remettre leur enfant mais dont l’employeur demande une attestation que je ne pourrais pas fournir vont sûrement être obligés de retourner travailler et donc de mettre leur enfant à l’école. Cet afflux supplémentaire d’élèves va engendrer des rotations sur plusieurs classes. Ainsi les parents qui souhaitaient initialement remettre leur enfant à plein temps pour retourner travailler par exemple, ne pourront pas le faire à plein temps. Et alors, je pourrais leur fournir une attestation pour les jours où l’enfant ne peut pas être accueilli. Je ressens clairement les limites du dispositif mis en place.

L’après-midi nous faisons une réunion avec les ATSEMs et les directeurs des temps périscolaires sur l’école pour se caler pour les moments de transition (accueil périscolaire <=> école, restauration scolaire <=> école ). Ce dispositif sanitaire change toutes nos habitudes mais avec les idées de chacun on arrive à trouver une organisation qui, sur le papier, semble cohérente tout en mélangeant le moins possible les groupes d’élèves.

Avant de partir, je prends un temps pour moi dans le potager de l’école : ramassage de fraises, plantation de jeunes plants de potimarrons…

Les fraises du potager de l’école

Pendant ce temps, une collègue directrice a la gentillesse de me ramener les masques pour les enseignants arrivés à l’inspection.

En rentrant chez moi, je vérifie les mails de l’école. Ils ont été un peu long à réagir mais ça y est on a reçu (en plusieurs exemplaires des fois qu’on le rate ou qu’on n’ait que cela à faire de supprimer les mails en double) un mail des syndicats opposants à l’évolution de la situation des directeurs. Dans cette déclaration, FO parle de cette proposition de loi comme « une nouvelle provocation ». Non, mais ils n’ont pas honte, franchement ! À toujours vouloir considérer les directeurs comme des enseignants comme les autres, ce n’est pas ainsi qu’on va améliorer les conditions des directeurs. Ce que je trouve très paradoxal, c’est qu’au niveau local, les représentants de FO comme du SNUIPP (qui ont des positions proches sur les directeurs) sont des personnes humainement intéressantes. Mais les positions nationales de leurs syndicats sont vraiment à pleurer.

Ce soir, nous avons  211 votes exprimés sur 288 élèves, cela avance.

Samedi 16 et dimanche 17 mai

Point journalier sur l’évolution du nombre de participants et relance des parents manquants.

J’aide Mme à faire des fiches d’activités pour sa classe. Elle a l’impression de revenir en arrière. Elle qui avait réussi à faire évoluer ses pratiques de classe en n’utilisant plus que très peu de photocopies en développant un maximum d’atelier de manipulation se retrouve à en faire de nouveau un grand nombre pour que les parents puissent avoir un support facilement identifiable afin de faire travailler leurs enfants. Alors oui, il est possible de proposer aux familles des ateliers de manipulation à faire aux familles chez elles et elle en propose en activité préalable. Mais clairement, il semble que ce soit chez les familles les plus proches de l’école qui en profitent le plus et que les familles les plus éloignées se retrouvent assez vite démunies. Une fiche « photocopie » est alors un support rassurant qui, a priori, évite de trop perdre certaines familles. 

Lundi 18 mai

Après les dernières relances, il ne nous manque que 9 réponses. Vraiment satisfait du nombre de réponses obtenues. Ce qui va nous permettre de pouvoir faire un planning prévisionnel, je l’espère pérenne. Ce ne fut pas sans mal. Avec les collègues nous avons dû relancer plusieurs fois certaines familles.

Un élève de CM2 a déménagé, il va falloir voir comment faire pour son affectation de collège pour l’année suivante.

Le conseiller pédagogique EPS appelle pour la reprise des interventions éducateurs sportifs. Chaque école pourra bénéficier d’une demi-journée, dans un premier temps pour les CM2.

Envoi d’un mail aux collègues pour leur donner les grandes étapes d’ici la « rentrée ». J’ai l’impression d’être directif, cela ne me plaît pas vraiment, mais je n’ai pas l’impression d’avoir vraiment le choix car il faut avancer vite, en peu de temps et tout le monde dans le même sens. Je leur demande en particulier de constituer des groupes pour les classes dont le nombre d’élèves volontaires dépasse les capacités d’accueil prévues dans le protocole sanitaire.

Mardi 19 mai

Journée importante. Vérification que tout est prêt avant la rentrée car on ne pourra pas rentrer dans l’école après désinfection prévue demain. Mais avant cela, il faut résoudre un premier problème de taille. Après leur avoir envoyé les effectifs, en comptant les élèves prioritaires qui doivent venir tous les jours, il n’est pas possible de faire venir tout le monde. Je déménage donc du mobilier resté dans ces deux classes ce qui permet de trouver une place supplémentaire tout en respectant le cadre réglementaire. Je demande aux services techniques de valider ce changement. Je préviens les collègues ravis de cette solution.

Au niveau de l’agencement des classes, des cours de récréations, tout est bon. Par contre, très gros problème, il manque toujours, pour chaque classe,  les distributeurs de savons, d’essuie-mains jetables, les poubelles, les lingettes désinfectantes. Je téléphone en mairie. Le fournisseur leur avait indiqué la livraison au plus tard cette semaine mais elle n’est toujours pas arrivée. Heureusement, ils ont un plan B : des savons liquides en flacon et des essuies-mains en rouleaux en attendant deux qui seront fixés au mur.

Cour de récréation séparée en plusieurs zones

Une collègue est là, m’aide en mettant sous enveloppe les masques pour chaque adulte fournis par l’inspection. Je récupère le pc portable d’une des atsems de l’école avec lequel elle ne peut plus aller sur internet.

Je donne le feu vert aux collègues pour communiquer aux familles les jours auxquels leurs enfants pourront être accueillis.

Mercredi 20 mai

Ce jour a une saveur un peu amère. Le week-end de pentecôte est tous les ans un moment privilégié où on part entre amis dans un gîte. Des jours à part qui nous permettent de nous retrouver et de recharger les batteries. On a bien évidemment dû annuler cette année…

D’un autre côté, dans le contexte actuel, j’aurai eu beaucoup de mal à avoir la tête avec les amis en sachant tout ce qui reste en suspens pour permettre une ouverture dans de bonnes conditions.

Dans l’après-midi , réception d’un courriel du directeur de l’action éducative de la mairie nous annonçant que les savons liquides et essuie-mains seront donnés à chaque directeur avant le début de la journée. Je le contacte car je ne me vois pas passer dans les 12 classes lundi matin avant la présence des enfants pour déposer tout cela. Je lui propose de tout récupérer avant et d’installer cela vendredi. J’ai son accord.

Jeudi 21 mai

Les fiches d’organisation pour chaque adulte de l’école sont terminées. Envoi aux collègues. Avec la mise en place du protocole sanitaire, les changements d’entrées, les récréations décalées… il faut que chacun sache ce qu’il doit faire où et quand. Avec une vingtaine d’adultes, cela m’a pris un temps fou mais cela me semblait être une étape indispensable.

Extrait de ma fiche d’organisation (il m’en fallait bien une aussi pour moi)

Je passe à l’école faire des photocopies pour les activités de madame avec ses maternelles. Leur photocopieur est en panne. L’avantage de la mise en réseau de toutes les écoles avec la mairie c’est que n’importe quel enseignant peut utiliser son compte sur n’importe quel photocopieur des écoles ou de la mairie et c’est sur le budget de son établissement que cela sera comptabilisé.

Vendredi 22 mai

À huit heures, j’arrive à l’école. La société de nettoyage était sensée avoir fini la remise en état et la désinfection des locaux. Je vois les sols sales, les poubelles non vidées… J’appelle le service municipal qui s’occupe du ménage. La personne m’indique que la société n’avait pas pris l’ampleur du travail a effectuer et n’a pas fini. Ses agents repassent cet après-midi. Je suis à la fois soulagé de savoir que le travail n’est pas fini (euphémisme) mais m’interroge qu’une entreprise qui travaille dans les locaux depuis plus d’un an se soit plantée ainsi sur la prise en compte du travail à faire.

Je passe à la vérification de chaque classe : installation d’un savon liquide, d’essuies-mains jetables (heureusement pré-découpés). La mairie n’a pas prévu de poubelle pour le moment. Heureusement j’en avais quelques-unes en stock. Cela fera l’affaire en attendant. Je dépose également sur le bureau des enseignants, les enveloppes avec les masques pour chaque adulte et leur fiche individuelle d’organisation.

On a un siphon dans une des classes de maternelle qui fuit beaucoup. Le plombier de la commune ne pourra passer que lundi à la récréation. Je jette un coup d’œil, démonte le tout, nettoie, ressert. Cela fonctionne, plus de fuite. Cela ne durera peut-être pas très longtemps mais au moins le lavage des mains dans cette classe pourra s’effectuer sans soucis lundi matin.

J’installe les affichages internes à l’école. Ceux à l’extérieur attendront dimanche pour ne pas risquer d’être vandalisé entre temps.

Je n’imaginais pas devoir mettre une telle affiche un jour dans une école… « salle d’isolement » pour un lieu de collectivité.

Je me dis qu’avoir un lavabo de plus à disposition ne sera pas de trop dans l’école surtout près de la photocopieuse. Il se trouve que dans cette salle qui fut autrefois mon bureau (à l’époque où la maternelle et l’élémentaire étaient séparés et que j’étais le directeur uniquement de la partie élémentaire), il y a un lavabo secret qui est enfermé dans un placard. Évidemment le manque de praticité de l’installation fait qu’on ne l’utilise jamais. Je décide de le remettre en service. J’ouvre le placard, démonte les portes par la même occasion. L’évier est couvert de calcaire (plus d’un millimètre par endroit). Je commence à l’attaquer au vinaigre mais sans grand succès. Je continuerai demain.

L’évier du placard

Sur les conseils de l’autonome, l’association qui nous aide dans les conflits avec les familles, je fais une vidéo commentée des différents lieux de l’école montrant les aménagements réalisés pour se conformer au protocole sanitaire.

Avant de partir, je cueille les fraises qui sont mûres.

Au final, sur cette matinée, j’ai fait quasiment 10 000 pas à vadrouiller dans toute l’école.

Samedi 23 mai

Je file à l’école vérifier que le ménage a été fait. Ouf, c’est bon ! J’en profite pour continuer la remise en état du lavabo de la salle du photocopieur. J’y vais à l’acide. Cela marche pas mal, mais je n’arrive pas encore au bout. Je laisse imprégner du vinaigre toute la nuit avec du sopalin. 

Ma belle-sœur, instit aussi, lance un appel au secours. Son portable (sous Windows) n’arrête pas de s’arrêter. Je crains un problème de surchauffe matérielle. Elle me l’amène. Elle me dit que tout à commencé il y  quelques mois quand Thunderbird n’a plus fonctionné. J’allume l’objet du délit et là je prends l’ampleur du désastre : un nombre incalculable de programmes se lancent (ou essaient de se lancer) au démarrage : Skype, Google Meet, les différentes applications de ses multiples imprimantes successives… jusqu’au plantage de Windows.

Un bel écran bleu comme j’en n’avais pas vu depuis un moment

D’un côté je suis rassuré car cela ne semble pas lié au matériel mais n’arrivant pas à accéder durablement à quoi que ce soit, je craignais devoir remettre ce Windows à zéro. Après plusieurs bidouillages (et je suis bien incapable de dire lequel a permis de débloquer la situation), j’arrive enfin à désinstaller des programmes inutiles, enlever du démarrage le lancement automatique de plusieurs logiciels. Bref, son portable est utilisable. Je regarde cette histoire de Thunderbird. En effet, les messages ne sont pas reçus. Et pour cause, elle avait changé les mots de passe de ses messageries. Il suffisait de lire le message d’erreur. En tout cas ce n’est pas Thunderbird qui faisait planter le PC. Il faudra tout de même que je lui refasse une installation toute belle de son PC. Ce sera sûrement pour les grandes vacances. 

Tout le monde est couché, je planifie la publication sur le site de l’école du travail pour la semaine prochaine.

Dimanche 24 mai

Dernier passage à l’école ce matin. Un collègue me rejoint. Il a besoin d’un portable pour continuer à travailler, celui familial est devenu indispensable pour sa femme pour son télétravail. Je finis de décaper le lavabo de la salle du photocopieur. Avec le collègue, on dispose ensemble aux différentes entrées et sorties de l’école les plans et les noms des classes concernées. Tout est prêt.

Je quitte l’école, enchaîne par le dépôt dans les boites aux lettres du travail pour les élèves de ma femme. Puis, détour par chez ma belle-sœur pour lui déposer son PC qui devrait tenir la route jusqu’aux vacances.

Étrangement, alors qu’on est à la veille de cette rentrée si spéciale, je me sens serein. Je me dis qu’on a mis en place tout ce qui était faisable.

22h30 : courriel d’une collègue qui devait reprendre mais suite à un gros soucis ne pourra pas. Il va falloir revoir l’organisation. Pour cette semaine qui arrive cela devrait fonctionner sans problème car on n’accueille que les GS, CP, CM2 et les enfants de professions prioritaires. Pour les semaines suivantes, il va falloir trouver une solution…

Point d’étape

À la veille de l’ouverture, je dois reconnaître que ces dernières semaines ont été vraiment usantes, non pas spécifiquement sur la charge de travail (j’arrive pour le moment à la gérer) mais sur la charge mentale qu’a nécessité cette reprise. Et encore, je savoure la chance d’avoir autour de moi un écosystème qui fonctionne bien : la famille, l’équipe pédagogique (enseignants, atsems…) , les collègues directrices, les différents agents communaux (animateurs, services techniques, équipe d’animation, restauration, ménage, chefs de service…) et l’inspection.Il fonctionne d’autant bien que je suis sur un secteur où les gens restent. Moi-même, c’est ma 14e année sur cette école. Ainsi, il est assez aisé de savoir exactement sur qui on peut compter, à qui s’adresser…

Cette période est également l’occasion pour les vautours d’essayer de se faire de l’argent sur les mesures sanitaires à prendre. Ils envoient pub sur pub autour du covid dans la boite mail de l’école.

Échantillon des mails de pub autour du marché du coronavirus

Pour finir, vu que je ne suis pas ministre, pas médecin, pas infectiologue, j’ai beaucoup de mal à avoir un avis tranché sur cette crise sanitaire et son réel danger pour les élèves. Toutefois la plus grosse incohérence que beaucoup d’entre nous relèvent « pourquoi imposer des règles sanitaires aussi strictes si l’ouverture des écoles ne présente aucun risque ? »

… sauf pour Doudou… (extrait d’un support de formation à distance)

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